July 22, 2010
Ces morts qui me consolent
En général, la mort des gens m'indiffère ou me chagrine. Je me souviens avoir beaucoup pleuré quand j'ai appris la mort de Simone Signoret, qui m'était comme une mère choisie. Certaines morts me choquent, même, comme celle de Coluche. D'autres encore m'interrogent : le suicide de Patrick Dewaere, celui de Mike Brandt. Mais il y a quelques morts, très rares, qui me font un effet très particulier : elles me consolent. De quoi ? De l'idée de mourir, j'imagine, comme si elles me montraient le pas et me suggéraient que cela n'a rien d'impossible, et donc rien de terrible non plus.
Il y a eu deux morts ces dernières années qui m'ont fait cet effet-là, la mort de Guillaume Dustan et celle de Filip, des 2 Be 3. On ne peut imaginer deux personnages plus différents, sinon que ce sont deux garçons morts jeunes. Dustan était brillant, intelligent, drôle, subtil. Je l'ai rencontré à quelques reprises, dans des conférences de presse, ou pour la sortie d'un ouvrage à l'écriture duquel nous avions participé l'un et l'autre. Il m'impressionnait terriblement. Il était intelligent comme d'autres sont beaux, avec une évidence qui vous fait vibrer et déprimer à la fois. J'avais l'impression qu'il avait toujours deux ou trois coups d'avance, comme les bons joueurs d'échecs. Sans être vraiment très intelligent, je suis assez malin comme mec, mais avec lui, je me sentais définitivement lourd. Sa mort, ou son suicide (j'ai le plus grand mal à croire qu'il a succombé à une overdose médicamenteuse involontaire - je sais, j'ai avalé un jour 40 comprimés d'Anafranil, croyez-moi, ça prend du temps, c'est pas comme si on se demandait si on avait bien pris le médicament prescrit par le docteur, peut-être pas, alors on en prend un autre par précaution…) sa mort ou son suicide, donc, m'a frappé comme s'il voulait me démontrer que tout cela n'est pas grand chose, au fond, la vie, la mort, t'es vivant, t'es mort, ça se joue à peu de choses et il n'y a aucune raison d'en faire tout un fromage.
La mort de Filip - ou son suicide, ce n'est pas clair là non plus (en fait, je pense que chacun ressent la mort de ces êtres comme tellement anormale qu'il ne peut se résoudre à la croire naturelle, même s'il n'y a pas de message explicite pour accompagner le geste, ou de raison précise pour le justifier) m'a frappé comme injuste. Pourtant, on pouvait se dire que ce mec avait tout reçu, et que ce qu'il avait reçu, il valait mieux le vivre à 20 ans qu'à 40. Mais il y avait chez lui un culot, une insolence, une assurance qui me donnaient une impression d'immortalité. Ce mec avait des droits sur la vie, il n'était pas du genre à attendre son tour sagement : il était super beau, super bien foutu, super bandant, super sûr de lui. Certes, il chantait faux et c'était un acteur déplorable, mais bon, qu'est-ce qu'on en avait à foutre ? On n'allait pas non plus lui demander de viser le César de meilleur rôle masculin. Ou une victoire de la musique. Son véritable triomphe se situait ailleurs. Il n'était là que pour nous montrer à quel point un jeune mec de vingt-cinq ans peut être beau à donner le vertige.
Quand je songe à ces morts qui me consolent, je pense aussi à mon ami Yves T. Nous nous sommes vouvoyés toute notre vie, par affectation. Il avait été très beau à 30 ou 40 ans, l'était encore à 50 ans quand je l'ai connu. Il était élégant, très classe, très raffiné, snob avec humour (à la Chazot - qu'il idolâtrait autant que Sagan), très cultivé, et surtout très drôle, spirituel, même, ce que très peu de gens sont, en fait. Il possédait cet art de ne faire rire qu'une partie des gens autour de la table, c'est cela l'esprit. Aux autres, il faisait juste sentir qu'ils étaient en train de passer à côté de quelque chose. Il était méchant, aussi, mais l'esprit l'est forcément, à un moment ou à un autre. Pas tout le temps, mais quelquefois. Je l'admirais, je l'enviais, et bien sûr je le jalousais. Quand il est mort du sida, nous étions brouillés. J'avais de ses nouvelles par une amie. J'ai pensé renouer le lien vers la fin, mais j'ai imaginé ce qu'il risquait de me balancer - et qu'il n'aurait peut-être pas balancé -, et j'ai préféré m'abstenir. Je n'ai pas le tempérament à aller chez Drücker, réconciliation sur un plateau et sous le regard mouillé des caméras. La brouille est un élément constitutif de l'amitié, il faut l'accepter, c'est juste un peu con quand l'un des deux meurt à ce moment-là.
Yves avait bien vécu. La séduction, l'argent, l'esprit, les voyages, les relations un peu partout dans le monde. Il donnait parfois l'impression de vivre dans un tourbillon de choses et de gens. L'ayant accompagné dans certains de ses voyages, j'ai constaté que ce n'était pas toujours aussi simple, aussi limpide, aussi caricatural. Il m'est arrivé de le surprendre en train d'essayer d'impressionner quelqu'un qui n'avait comme qualité que d'être très riche ou très beau. Il avait ses défauts, mais j'osais à peine me les avouer, c'est dire s'il m'impressionnait. Seulement, à sa crémation, on n'était même pas une dizaine de personnes au Père Lachaise. Et encore, quatre de ceux-là, c'est moi qui les avais rameutés. A force d'être spirituel, il avait fait un peu le vide autour de lui. Sa vieille copine Simone n'était pas là, ni Denise, avec qui j'avais dîné cent fois en sa compagnie. Kostas et Dick n'avaient pas fait le voyage de New York - mais peut-être, eux-mêmes n'étaient-ils plus de ce monde… Je crois que j'étais jaloux et envieux de lui, et ces obsèques à la resquille m'ont consolé - c'est assez moche, ce que j'écris là, mais ça tombe bien, j'ai en ce moment le genre de moral qui permet de l'écrire en s'en foutant - de tout ce que j'avais envié chez lui. Malgré tout cela, c'était un ami. J'avais beaucoup ri avec lui. Et ça, c'est la plus belle chose que l'on puisse dire de quelqu'un : j'ai beaucoup ri avec lui. D'ailleurs, Yves le disait fréquemment : dans ma vie, j'ai beaucoup ri. Sans jamais préciser avec qui. Peut-être riait-il tout seul, le plus souvent ? Moi, ça m'arrive, et chaque fois, ça me fait du bien, ça me console.
Comme la mort de certaines personnes.
Que ces trois-là rest in peace…
Classé sous Blog de Jean-Paul Tapie par Jean-Paul Tapie
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