July 6, 2009
De l'importance de la cour de récré
J'aime beaucoup le concept de "minorité visible" pur désigner les Noirs, les Arabes, les Asiatiques, bref, tous ceux qui n'ont pas la bonne idée d'être Blancs. Ce qui sous-entend qu'il existe des "minorités invisibles" : les gays, les Juifs, les francs-maçons, bref, tous ceux qui n'ont pas le courage d'être de couleur. Et ça, ça vous fout carrément la trouille. A quoi bon faire partie d'une majorité si toutes les minorités ne sont pas immédiatement repérables ? Encore une fois, on le constate, les nazis avaient tout compris ! Je me demande parfois si on ne les a pas un peu injustement déconsidérés…
J'ai vu un reportage à la télé sur une école de Milwaukee, dans le Wisconsin, une ville invivable où l'on fabrique de la saucisse. On y a créé une école réservée aux adolescents gays qui ont connu des problèmes dans leur école précédente (parce qu'ils étaient gays, et apparemment visibles, vachement visibles même). C'est très américain comme méthode : un problème ? Vite, un ghetto ! La directrice, une lesbienne, tentait de nous faire croire que c'était une bonne solution pour ces gosses qui s'épanouissent à présent au sein de l'école. Au sein de l'école, je veux bien, mais en dehors ? Ils n'y vivent quand même pas enfermés, ils doivent bien sortir de temps à autre, et dehors, le monde est toujours le même, cruel et prêt à les torturer. Vous me direz, c'est toujours ça de gagné, ce temps de repos à l'école. OK, mais plus dur sera le retour. Quand on vit dans une société, aussi dure soit-elle, je ne crois pas que la solution soit d'essayer de l'oublier.
J'ai vécu l'enfer au lycée en Seconde, Première, un peu moins en Terminale. J'ai raconté ça dans quelques livres, notamment "Un goûter d'anniversaire", et croyez-moi, honnêtement, on devrait faire lire ça aux gosses qui ont des problèmes à la récré, et surtout à leurs parents. Je sais de quoi je parle. J'ai connu l'horreur quotidienne de devoir se rendre dans un endroit où l'on se sent menacé en permanence, où l'insulte peut jaillir n'importe quand de n'importe quelle bouche, même de la plus improbable - ah, le doux plaisir de cracher à la gueule d'un encore plus vulnérable que soi ! Pour faire bon poids bonne mesure, dans le quartier où je vivais, on ne me ratait pas non plus. Bref, tout La Roche-sur-Yon semblait s'être donné pour mot d'ordre de me pourrir l'adolescence. J'admets qu'ils y ont réussi.Et pas seulement l'adolescence. J'en suis sorti dans l'état où vous me voyez encore aujourd'hui - vous pouvez constater que les dégâts n'ont rien de collatéraux et sont irréversibles. Mais bon, cela fait partie de ma personnalité. Je pense que si j'avais eu le choix, j'aurais continué à préférer les avanies de la cour de récré plutôt que d'être parqué à l'écart avec mes semblables. Contrairement à Milwaukee, La Roche sur Yon m'a proposé une vraie école de la vie : un lieu de souffrance, de mort, puis de ressurection. J'ai survécu. Sans cette parenthèse pourrie, aurais-je écrit des livres ? Probablement pas.
Qui a dit dommage ?
Tout au long du reportage, je n'ai vu que des jeunes mecs (noirs, pour la plupart) qui semblaient devoir devenir de plus en plus folles. J'imagine que c'est une réaction naturelle : quand on se moque de vous à cause de ce que vous êtes, vous avez tendance à laisser s'éclater la folle en vous dès que vous vous sentez en sécurité. Ces garçons rentrent dans cette école un peu efféminés, ils en ressortent folles tordues. J'espère pour eux qu'à Milwaukee, il y a des boulots où ils pourront continuer à exprimer cette féminité qui est en eux.
Testeur de saucisses, par exemple.
En photo aujourd'hui, une autre minorité visible : un groupe de très beaux mecs baraqués (blancs, en plus !). J'aimerais vivre au sein d'une telle minorité, je ne vous le cache pas. S'il exite une école quelque part, jusqu'à quel âge peut-on s'inscrire ?
Classé sous Blog de Jean-Paul Tapie par Jean-Paul Tapie
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