May 29, 2010

La dé-fête des mères

penseur01L'un de mes amis, qui avait adoré sa mère et ne se remettait pas de sa mort, me disait souvent, quand je lui confiais à quel point la mienne me gonflait : "Vous verrez, quand elle sera morte, vous vous rendrez compte à quel point vous l'aimiez." J'ai toujours trouvé étrange que cet homme, par ailleurs si intelligent, et surtout si drôle, se soit montré impuissant à imaginer que l'on pouvait ne pas aimer sa mère, tout simplement.

Je n'ai pas toujours détesté la mienne. Je me souviens qu'après sa mort, j'avais récupéré chez elle un exemplaire de mon premier roman qui portait cette dédicace : "Pour maman, à qui l'auteur de ce livre doit tant!" Quand j'ai lu ça, c'était à une époque où je professais envers elle, même morte, une haine vivace, que je voulais avoir toujours existé, quand j'ai lu ça, j'ai déchiré brutalement la page, comme une preuve accablante que je ne voulais pas laisser derrière moi.

Ma mère est morte il y a dix ans et mon ami avait tort. Elle ne me manque pas et je ne m'accuse pas de ne pas l'avoir aimée, surtout vers la fin. Je crois que je ne lui ai jamais pardonné de n'avoir pas su lire les signes que je lui envoyais. Ils étaient pourtant moins indéchiffrables que d'autres : peu de fils ont l'occasion de faire leur coming out à travers un livre publié. La mienne n'a rien voulu voir, rien voulu comprendre. Je lui en ai voulu aussi de ne pas m'avoir posé de questions où elle m'a surpris en larmes dans ma chambre, un jour où je lui rendais visite. Si elle avait juste posé une question ("Qu'est-ce qu'il se passe ?" - pas bien compliquée, comme question, non ?), je lui aurais tout déballé. Je lui en veux surtout de n'avoir jamais eu une allusion à ce que je risquais alors à baiser avec des garçons. Je me souviens qu'un jour, j'étais chez elle, nous regardions la télé et le présentateur disait que le sida tuait de plus en plus d'homosexuels, partout dans le monde. Je lui avais jeté un coup d'oeil discret : elle absorbait cette nouvelle comme si on lui parlait du prix des céréales ou de la montée de Grenoble en ligue 1. Le mec lui disait que son fils risquait de mourir, et elle n'imprimait pas. Une allusion aurait suffi, du genre : j'espère que tu fais attention. Mais non, rien, le silence bête, la connerie muette. Est-on encore mère et fils quand on en arrive là ?

En ce jour de fête des mères, je ne regrette toujours pas de l'avoir détestée. Désolé,Yves. Je regrette simplement de ne pas l'avoir aimée. Ce doit être sympa d'aimer sa mère.

Demain, nous aborderons un tout autre sujet : ce doit être sympa d'aimer sa famille.


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