June 27, 2008

La Shoah est-elle un sujet de roman ?

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    Je viens de terminer le livre d'une amie d'amis. Il raconte l'histoire d'une petite fille juive sous l'Occupation, raflée avec ses parents par la police française et enfermée dans le Vel d'Hiv avant d'être déportée à Beaune-la-Rolande, d'où elle s'échappera pour survivre.

    C'est plutôt un bon livre, bien construit et bien amené par quelqu'un qui connait son métier. Le style n'a rien de fracassant, mais c'est une traduction.

    Je m'étais préparé à ne pas aimer ce livre, non par jalousie ou envie d'auteur à insuccès - le livre a connu une réussite réelle - mais parce que je n'aime pas que l'on écrive des romans sur la Shoah. Comme mon amie israélienne Hanna K., je pense que seuls les survivants ont le droit de parler de ce que fut la Shoah, sous n'importe lequel de ses aspects, le port de l'étoile, la traque, la cache, l'arrestation, la déportation et la survie. A la rigueur, leurs descendants ont également le droit d'en parler, car c'est leur histoire, mais avec de multiples précautions et un profond respect. Mais en faire un sujet de roman, une histoire qui se mêle à une autre histoire : non, je ne suis pas d'accord.

    On m'objectera que la mémoire humaine est fragile, surtout quand s'y mêlent la culpabilité et la honte. Les jeunes d'aujourd'hui savent-ils ce que fut la Shoah ? La rafle du Vel d'Hiv ? Le rôle indigne qu'y joua le pouvoir officiel en France à cette époque ? Probablement pas. Il est donc indispensable de le leur rappeler constamment, quitte à les emmerder avec ça. Mais doit-on pour autant, afin de les captiver, ou même simplement de les intéresser, donner au récit la forme distrayante d'un roman ou d'un feuilleton télévisé ? La fiction affaiblit forcément la réalité. Dans les films, les morts se relèvent à la fin, tout le monde sait cela, même les enfants de cinq ans. Jean Ferrat chantait : "Je twisterai les mots s'il fallait les twister/ Pour qu'un jour nos enfants sachent qui vous étiez…"

    Le roman de cette petite fille fait pleurer. Comment peut-on lire quoi que ce soit sur la Shoah et ne pas pleurer ? Mais ce sont des larmes faciles, et à mon sens inutiles. La Shoah n'est pas un sujet de roman, mais quand on le considère comme tel, c'est un bon sujet. Succès garanti. C'est pourquoi ce livre me laisse un goût amer comme les cendres qui se sont envolée au-dessus des cheminées d'Auschwitz. Je m'y suis rendu une fois, en pélerinage. C'est un lieu banal. Il faisait beau, ce jour-là, une lourde chaleur de juillet et Auschwitz paraissait d'une totale innocuité. Impossible d'imaginer toute la douleur qui avait déchiré l'endroit, malgré la présence parmi nous de deux rescapés du camp. Nous avons dit le Kaddish à l'entrée de la chambre à gaz numéro trois. A moins de deux cents mètres de là, je pouvais voir la rampe, où les condamnés descendaient des trains, encore ignorants de ce qui les attendait. Quelques dizaines de mètres plus tard, ils seraient enfermés dans une pièce close et gazés. Impossible de l'imaginer, impossible d'y croire. Impossible aussi de l'oublier. Impossible surtout d'inventer ce que furent leurs derniers instants. Sauf dans le secret de notre propre mémoire.

    Alors non, définitivement non, la Shoah n'est pas un sujet de roman.

    Pour ceux qui trouveront sacrilège d'accompagner ce texte d'une photo de beau garçon, je précise que l'athlète en question est israélien et que la beauté, la santé, le courage, l'ardeur de la jeunesse israélienne sont la plus cinglante revanche envers les assassins des petites filles juives.

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Commentaires sur La Shoah est-elle un sujet de roman ? »

June 29, 2010

Gérard Delteil @ 10:08 am

Bonjour Jean-Paul,

Je ne crois pas que seuls les survivants du génocide aient le droit d'en parler, de même que je ne crois pas que seuls les esclaves (ou leurs descendants) aient le droit de parler de l'esclavage, ou que que seules les femmes aient le droit de parler de l'oppression sexiste. On pourrait multiplier les exemples.

Il reste que le génocide est un sujet délicat et douloureux et qu'il convient d'en parler avec respect, dignité et sérieux historique. Certains en ont fait un commerce, comme par exemple l'affabulatrice auteure de "Vivre avec les loups". Mais aussi, hélas, des survivants dont c'est devenu le fon de commerce. Ce sont donc les oeuvres elles-mêmes et le comportement des auteurs qu'il faut examiner avant de porter un jugement aussi tranché. Peut-être le livre auquel vous faites allusion (et que je n'ai pas lu) est-il pleurnichard et "facile", donc déplaisant. Mais ça ne suffit pas pour condamner tous ceux qui ont ressenti la nécessité de parler de cette question.

Je plaide pour ma paroisse, car j'ai moi-même écrit un roman, non exactement sur le génocide, mais sur un camp de concentration. J'ai pris la peine d ele faire lire à des survivants avant de le publier, car des amis m'avaient tenu un langage proche du votre :" Tu n'as pas le droit moral, seul ceux qui ont vécu cet enfer etc".

Styron, qui n'a jamais été ni esclave ni noir, a écrit un livre magnifique sur une révolte d'esclaves…

Donc, portons un jugement sur les livres et films, mais pas sur la démarche elle-même, qui n'est condamnable, et même méprisable, que lorsqu'elle a un objectif purement commercial…

Bien cordialement.

Gérard Delteil

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