September 22, 2008

Les gouttes d'eau

Je me souviens d'un fait divers qui m'avait marqué, il y a bien longtemps. Une jeune femme avait tenté de se suicider après avoir tué son bébé. On avait pu la sauver, mais il était trop tard pour l'enfant. Quand elle avait pu s'expliquer, elle avait dit que c'était à cause d'une bouteille de lait. L'enfant pleurait, il avait faim. Comme elle était fauchée, l'électricité avait été coupée dans la journée, le frigo s'était éteint, le lait avait tourné. Elle était allée en acheter loin de chez elle - c'était un dimanche, tout était fermé. De retour à son sixième étage, elle avait posé le lait à ses pieds pour ouvrir la porte et, par inadvertance, elle avait bousculé le pack, qui était tombé dans la cage d'escalier et avait éclaté. Alors elle était entrée chez elle, elle avait tué son bébé et avait avalé des médicaments.

Ce drame était survenu à cause d'un pack de lait, mais personne ne voudrait l'admettre. Pourtant, ce sont toujours de menus incidents, ce qu'on pourrait appeler des gouttes d'eau, qui provoquent de tels drames. Surtout chez les gens simples. On ne se suicide pas pour de grandes et nobles raisons : "J'ai trahi la France, adieu la vie !" Cette jeune femme, brusquement, avait mesuré à quel point la chance, ou le destin, ou Dieu, ou ce qu'on voudra,  ne l'aimait pas. Non seulement elle accumulait les ennuis, mais même ce bref répit, un peu de lait pour son bébé qui pleure de faim, lui était refusé. Moi, je comprends qu'elle se soit dit : y'en a marre, il faut en finir.

Hier, j'ai eu une de ces journées où les gouttes d'eau s'accumulent. Le boulot qui ne donne pas ce que l'on espère, la télé qui déconne, l'ordinateur qui menace de tomber en rideau, et pour conclure, la voiture qui ne démarre plus, dont je ne peux même pas ouvrir la porte. Ce sont des riens, des gouttes d'eau, mais la dernière ne se contente pas de faire déborder le vase, elle le vide complètement. Du moins, c'est ce qui s'était passé pour cette jeune femme. Je n'ai pas, moi, encore atteint ce niveau de désespérance. Alors, au lieu de me flinguer, j'ai passé une mauvaise nuit. Mais l'exaspération est la même.

Bon, il ne me reste plus qu'à trouver un plombier pour interrompre ces gouttes d'eau. Ou plutôt un garagiste.

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