Il s'appelait Bob Bergeron, il avait, ou allait avoir la cinquantaine, il était homo et, apparemment, il avait tout pour lui : un physique agréable, des amis, une famille, de l'argent, un métier, une ambition. Il était thérapeute. Il aidait des homosexuels de 50 ans et plus à accepter leur âge. Il tentait de les convaincre (c'est le nouveau credo américain) que "60 is the new 40". J'ignore s'il y parvenait avec eux. En tout cas, avec lui-même, il a échoué. On l'a retrouvé mort dans son appartement, suicidé.
On pourrait s'en désoler, faire semblant d'écraser une larme au coin de la paupière, mais moi, honnêtement, ça me donne presque envie de rigoler. Jaune, mais de rigoler. Je déteste les gourous. Je déteste ces prophètes du mieux-vivre, du new age, du cocooning, qui tentent de vous persuader que le jus de navet, ou la méditation aztèque, ou le régime ouzbek, ou la pratique du tricot, ou je ne sais quoi encore, vous aideront à surmonter tous vos problèmes et à adopter un comportement positif et équilibré face à l'âge. Franchement, entre ces gens et Rika Zaraï, no difference !
En fait, ce qui me fait doucement rigoler, c'est que, sans aller jusqu'à rencontrer des gourous patentés, des thérapeutes professionnels, j'ai souvent croisé des gens, et notamment des mecs dans le milieu gay, qui ont tenté de me convaincre que l'âge n'était pas un problème. Le plus souvent, ces mecs avaient 40 ans, et j'admets qu'à leur âge, ce n'était pas un problème (même si, je l'avoue, je suis obsédé par mon âge depuis que j'ai 25 ans, mais je crois que c'est pour me consoler par avance de mes échecs face à des jeunes mecs qui me plaisent trop, genre celui d'aujourd'hui). Remarquez, parmi ces sectateurs des charmes de la vieillesse, on trouve aussi des mecs de 60 balais. Il se dégage d'eux, quand on leur parle, une forme d'hystérie qui semble tout devoir à la prise de médicaments plus ou moins licites. On devine bien que ces sexagénaires, quand ils vous disent qu'on peut encore plaire à 60 ans, et s'amuser, et faire la fête, et se découvrir de nouvelles passions, etc., ce qu'ils cherchent surtout, c'est à se convaincre eux-mêmes.
L'homme ne se consolera jamais de son vieillissement, car il sait qu'il conduit à sa mort, et la préfigure déjà. C'est sa différence fondamentale avec l'animal, il sait très tôt qu'un jour il mourra. Tous les gourous du monde n'y feront rien. Je repense à ce Bob Bergeron que l'on pouvait croiser, nous dit le journaliste, tous les matins à 7 heures dans sa salle de gym et qui assénait à ceux qui, par exemple, se plaignaient du mauvais temps : "Essaie plutôt de changer ce que tu peux changer !" J'imagine déjà son grand sourire crispé, son regard éclatant et halluciné de simple mortel qui a vu le nirvana, cette exaltation constante, cette jubilation de tous les instants. Une vraie tête à claques, selon moi. Seulement voilà, un soir, tout seul chez lui, le Grand Consolateur s'est payé une overdose de médicaments. Mais peut-être, à ses yeux, s'agissait-il d'un de ces charmes du grand âge…
Si je ne respectais pas autant les gens qui ont le courage de se donner la mort, j'en rigolerais !