August 10, 2010
Un suicide est une preuve d'altruisme
Je viens de revoir "L'adversaire" de Nicole Garcia, avec Daniel Auteuil, basé sur un fait divers authentique, l'histoire d'un homme qui ment à tout le monde, sa famille, ses amis, leur raconte qu'il a un bon boulot à l'OMS de Genève, alors que ça fait des années qu'il ne travaille pas, et qui vit en dilapidant le compte de ses parents, dont il a la signature, et les économies de son beau-père, qu'il est censé placer. Bien entendu, au fil des mois, des années, le mensonge devient de plus en plus dur à contrôler. La nasse se referme, jusqu'au drame final.
C'est quelque chose que je ressens très fort, en ce moment, cette impression d'être pris dans une nasse qui devient de plus en plus étroite. Il y a deux ans que je n'ai pas payé ma retraite, plus d'un an la TVA, cette année je n'ai même pas déclaré mes impôts. Jour après jour, je sens les voies d'échappement se réduire, s'anéantir. Chaque jour, en ouvrant la boite aux lettres, je m'attends à trouver un papier de la Poste pour aller chercher un courrier recommandé. Je vois le mur et je ne ralentis pas. Je peux pas ralentir. Je vis au mois le mois. C'est souvent angoissant, mais parfois excitant aussi, comme un jeu dans lequel on vient de franchir une nouvelle étape alors qu'on s'attendait à être éliminé à la précédente.
Cela ne sert rien d'en parler à autrui, notamment à ses proches, à son entourage. Ils ne peuvent rien. Pas même trouver des mots consolateurs. Ce serait cruel et vain de vouloir à tout prix leur expliquer. Les impliquer dans votre propre naufrage.
Dans le film, les amis et parents du héros disent qu'ils n'ont rien compris, rien vu venir. Normal : qui veut voir venir l'orage sur la tête du gendre, de l'ami, du fils ? Il faut qu'un jour l'orage éclate et emporte ceux qui se trouvent dessous. Dans le cas de ce type, il y a aussi ses propres parents, sa femme, ses gosses, ça fait beaucoup de morts. C'est ce qu'on appelle un suicide altruiste, quelqu'un qui tue les siens avant de se supprimer pour leur éviter la honte, le mépris. Suicide altruiste… Je trouve l'expression belle. Au fond, tout suicide est altruiste. On ne se suicide jamais pour soi tout seul. On se tue aussi un peu pour les autres. Pas à cause d'eux, non, pour eux, pour les préserver. Parce qu'on les aime, et parce qu'on aime qu'ils nous aiment.
Dans le film, le personnage passe beaucoup de temps à attendre que le temps passe. Dans sa voiture, sur un parking de supermarché, dans un centre commercial, un aéroport, une station service, une chambre d'hôtel. Pour moi, c'est cela le plus terrible de sa situation : gagner, chaque jour, un jour de plus, tout au long duquel on ne fait rien qu'attendre le jour suivant.
Classé sous Blog de Jean-Paul Tapie par Jean-Paul Tapie
Commentaires sur Un suicide est une preuve d'altruisme »
Exactement ce que j'ai ressenti en voyant ce film ! Et à une certaine époque de ma vie, pas si lointaine, et pas trop longue, fort heureusement…
Le simple fait de se poser sur une chaise, à la terrasse d'un café d'une grande ville, permet de constater une chose toute simple et fort peu optimiste : ce sentiment que tu décris est extrêmement partagé. J'avais parfois le sentiment qu'il n'y avait presque plus que ça, des gens qui attendent que le temps passe, la plupart courant, les autres n'essayant même plus de faire comme si…